Des chroniques portant surtout sur tout ...
21 Mars 2013
Raoul Nordling (1881-1962) était homme d’ affaires et consul de Suède à Paris.
Ses mémoires compilées dans le livre ‘Sauver Paris’ relatent particulièrement la période de la Libération de Paris en 1944 et le rôle majeur qu’il y joua. Un rôle d’ autant plus notoire pour lui qu’il est né à Paris et vécut de nombreuses années dans la ville lumière.
On surnomma d’ ailleurs souvent Raoul Nordling « le sauveur de Paris ».
Sans jamais tomber ni dans la complaisance, ni dans des propos par trop hermétiques, Nordling nous dévoile les arcanes de la diplomatie et les interactions entre les différentes structures d’ Etat. C’est alors un régal que de suivre les différentes relations que ce diplomate a pu tisser durant cette période avec des noms aussi illustres que le roi de Suède Gustave V, le général US Patton, le Président Dwight Eisenhower, le général Von Choltitz (le gouverneur du « Groß Paris »), le chef du gouvernement français Pierre Laval, l’ ambassadeur Abetz ou encore certains membres de la Résistance etc…
… En qualité de diplomate et homme d’ affaires – son père d’ abord puis lui-même ensuite vont occuper des postes stratégiques de direction au sein de l’entreprise SKF spécialisée dans les roulements à bille – l’homme a en effet pu se constituer un volumineux carnet d’ adresses qu’il a su mettre à profit.
Le récit commence en 1905, quand Raoul Nordling est nommé vice-consul de Suède. L’auteur plante alors brièvement le décor et nous livre quelques clés afin de mieux appréhender les prémices du second conflit mondial à venir.
Puis, nous sommes plongés dans le Paris de la guerre, à travers les rues, les places et les quartiers de la capitale. C’est là une des forces du récit : si les intrigues diplomatiques et autres tentatives de conciliations constituent le nœud de sa démonstration, Nordling n’en omet pas moins de nous dépeindre le Paris de l’ époque, la perception du conflit par les français et par les troupes d’occupation, ainsi que la vie au quotidien des parisiens.
De passionnants détails nous sont également offerts sur des lieux symboliques de l’occupation : la préfecture de Police, l’ hôtel Meurice rue de Rivoli (qui sert de quartier général aux forces d'occupation allemandes) ou encore l’ hôtel Lutetia boulevard Raspail (occupé par l'Abwehr, le service de renseignement et de contre-espionnage de l'état-major allemand, qui y installe son QG).
Nous sont ainsi retracées les laborieuses et illusoires tentatives de paix au cours de l’année 1943 dont Nordling fut l’un des acteurs (bien souvent en réalité des actions d’intoxication et de sondage de l’adversaire mis en œuvre par les différentes parties…), et la manière dont il utilisa dès août 1944 toutes ses relations pour intervenir en faveur des milliers de femmes et d’hommes arrêtés par les Allemands, détenus à Compiègne, Drancy ou dans les prisons et promis aux convois de déportation. D’ailleurs, il réussit à obtenir un accord qui plaçait tous les prisonniers sous sa responsabilité, puis il se rendit dans la plupart des lieux de détention pour s’assurer personnellement de l’application dudit accord.
En outre, comme intermédiaire entre Von Choltitz et la Résistance, il fût un des artisans de la trêve entre les combattants les 20 et 21 août 1944 dans Paris et obtint que des denrées alimentaires sous contrôle allemand soient distribuées au peuple parisien affamé.
Enfin, après avoir obtenu de Von Choltitz qu’une délégation à laquelle participa son frère, se rende auprès des Alliés pour les presser de marcher vers Paris, il usa de toute sa persuasion et de ses talents de diplomate pour dissuader le général allemand d’appliquer l’ordre formel d’Hitler de destruction de Paris avant l’ évacuation.
------------------------------------------------------------------------------------
Mais ce livre n’est pas simplement un récit historique. Nordling appuie également sur le fait, et c’est là un angle de lecture très intéressant pour nous occidentaux et belligérants, qu’il intervient en tant que diplomate d’ un pays neutre. Ce sera le cas en 1914 comme en 1944, à Stockholm lors de la guerre russo-finlandaise ou encore à Vichy en 1940.
Nordling s’évertue, tout au long de ces mémoires, à souligner sa neutralité qui n’est ni de l’indifférence, ni de la lâcheté mais bien une authentique conviction, un véritable choix.
Il est ici intéressant de noter que ce livre est publié à un moment où la Suède réexamine la question de sa traditionnelle neutralité. En effet, depuis l’ effondrement du bloc soviétique et l’ adhésion du pays à l’ Union Européenne, la Suède envisage différemment cette neutralité. Sa position lors de la seconde guerre mondiale fait de nos jours l’objet d’une interrogation rétrospective alors que le consensus s’ était jusque-là toujours imposé sur le sujet. L’ émergence de groupuscules néo-nazis dans les années 90, et la place grandissante du travail de mémoire relatif au génocide des populations juives ne font que renforcer ce questionnement.
Il s’ agit donc d’un ouvrage passionnant à bien des égards tant d’un point de vue historique, géopolitique que sociologique. Le style, loin d’ être académique et didactique est au contraire aéré, alerte et nous fait plonger dans la grande Histoire de façon accessible, captivante et fascinante.
Un livre à recommander.
Sébastien